Les peintures secrètes de Laïna Hadengue

Philippe Godin  La diagonale de l’Art  Libération

Laina Hadengue expose dans le cadre de la Biennale de Venise et de l’exposition « Personal Structure » quelques peintures de sa récente série Mes portraits insolites. Chaque tableau est un fascinant arrêt sur image qui cristallise la beauté intacte d’une leçon de peinture à l’âge du numérique. Notre condition humaine de spectateur diverti par la multiplication des images est suspendue après un détour méditatif sur notre monde sans qualités, heureusement ponctué d’un humour à toute épreuve ! 

 

De fait, les peintures aux accents saturniens de Laina Hadengue sont insolites, parfois, habitées par des êtres esseulés en proie à l’expérience du deuil, ou par cette nouvelle forme d’humanité déchue dans un exil intérieur digitalisé. Après moi le déluge est, à cet égard, une toile emblématique de l’univers pictural de l’artiste. Trois personnages, qui devraient être en quête de « hauteur », la tête dans leur portable, suivent en file indienne un mouton, la tête enfoncée dans un sceau ! Aveugles aux signes inquiétants de la montée des eaux, ils incarnent parfaitement cette générationY qui passe sa vie sur son portable, dans un état d’urgence perpétuel, « Open 24/7 », mais sourde au monde qui l’entoure.

 

Le télescopage des temps dérisoires d’une intimité forclose et d’événements historiques inquiétants (comme le réchauffement climatique qui menace), sont remarquablement mis en perspective dans ce tableau à la technicité maîtrisée. A l’instar des autres œuvres de Laina Hadengue, c'est une peinture foisonnante de symboles et de figures de style, que l’artiste assemble avec finesse, et maestria.

 

Au-delà des nombreuses références faites à l’histoire de l’art, dont la proximité troublante avec Magritte semble la plus nette, les symboles sont souvent déplacés, retournés avec un humour décalé et féminin.

 

Ainsi, ce n’est plus la jeune Ophélie qui est emportée dans des eaux profondes (conformément à la tradition préraphaélite), mais un vieil homme qui rend l’âme dans l’indifférence générale, et sous le seul regard indiscret d’un drone, dont on n’aperçoit que le bout d’une aile. Cette attention apportée au détail va de pair avec une composition d’autant plus soignée, que toutes les toiles de l’artiste reposent sur une architecture construite à partir d’une maîtrise imposante du dessin.

 

 Aussi, Laina Hadengue se confronte autant à la minutie picturale de Vermeer, qu’à la précision numérique des images virtuelles donnant à voir une organisation de pixels sortie d’un calcul algorithmique ! La peintre prend, sans doute, un malin plaisir à mimer la puissance sidérante du régime digital des images, en y ajoutant sa touche de « plus-value » plastique, qui confère à ses tableaux une place indécise entre surréalisme et hyperréalisme.

 

De fait, l’inquiétante étrangeté est souvent au rendez-vous dans ses tableaux. En déplaçant la frontière du partage entre fiction et réalité, féminité et masculinité, eau et terre, chacune des peintures de l’artiste montre comment l’autobiographie la plus singulière et les figures les plus familières, parviennent à rejoindre l’horizon mythique.  

 

C’est ainsi que les mégalithes visibles au fond de la toile Un espace temps de cochon, peuvent évoquer les manifestations d’une origine créatrice commune à Stonehenge ou Carnac, mais aussi les œuvres monumentales du sculpteur Italien Pino Castagna qui soutint ardemment les débuts de la carrière artistique de Laina Hadengue. 

 

Cette mise en abyme est, sans doute, importante pour la créatrice qui ne cache pas son féminisme, en affirmant sa prétention à devenir une peintre reconnue dans une histoire, encore, largement dominée par les hommes. A l’instar, de ce pied de nez « amical » à Jeff Koons dans le tableau No man,s love, Laina Hadengue se moque de son penchant « machiste » pour la monumentalité. Le célèbre ballon de fête foraine immortalisé par la star de l’art contemporain, dans un acier inoxydable et coloré, devient sur la toile de la peintre, (par un effet d’anamorphose comique et par une réparation remettant à sa juste place l’artiste américain, peut-être surévalué…), une ridicule petite boucle en fil barbelé posée sur la tête de l’artiste. 

 

 

Cet autoportrait sur fond de paysage de guerre, dont l’hyperréalisme donne du fil à retordre au maître du bluff esthétique, fait la part belle à un sfumato subtil qui renvoie, aussi bien, à un hommage aux maîtres de la peinture italienne, qu’à un effet, plus prosaïque, de pollution de la « qualité de l’air », selon l’expression consacrée !

Plus profondément, le recours systématique au sfumato, relève d’un parti-pris qui dépasse un simple choix esthétique. Dans un monde tout acquis au régime de l’hyper transparence, qui s’étend des surfaces de verre des gratte-ciels, en passant par les pare-brise des automobiles, les écrans de nos télévisions, jusqu’aux surfaces de notre univers digital, (dont les œuvres de Jeff Koons sont de pâles copies), Laina Hadengue applique à la lettre la formule Deleuzienne selon laquelle : « Il faut écrire liquide ou gazeux, justement parce que la perception et l’opinion ordinaires sont solides, géométriques ».

 

 

La dimension symboliste des tableaux de Laina Hadengue, au-delà de leur richesse iconographique, tient, notamment, à ces effets vaporeux qui donnent aux lointains des contours imprécis. Il ne s’agit pas seulement d’une forme de pessimisme fondé sur l’intuition d’un avenir inquiétant, mais plutôt d’un acte de résistance à l’égard d’un monde contemporain dans lequel les portables prennent la place des livres, comme dans cette Annonciation où la jeune femme reçoit la nouvelle de sa maternité d’un ange Gabriel transfiguré en Pikachu ! 

 

 

Il semble aisé de dénoncer ce nouvel âge de la subjectivité infantile contemporaine, encore faut-il inventer les moyens artistiques capables de s’y opposer.

À ces utopies de la transparence et à ces « rêves » d’immédiateté, le néo-symbolisme de Laina Hadengue oppose le sens de la lenteur, et celui la douceur de son art pictural, très éloigné des vitesses numériques et de leurs courses folles prétendant abolir les obstacles temporels.

 

 

On imagine, d’ailleurs, tout le temps que l’artiste a dû prendre pour exécuter une seule de ces toiles ! C’est sans doute le prix pour enfanter une image poétique de nos jours !

 

 

Et, si l’artiste ne semble guère succomber au cauchemar numérique contemporain, elle ne renonce pas, pour autant, à une autre forme de rêve : celui porté au bout de ses pinceaux, ou dans la référence à l’univers poétique du roman comme Cent ans de solitude, d’un certain Gabriel, pour le coup, emblématique d'une heureuse magie.

 

 

Si la culture, dans les tableaux de Laina Hadengue, est amplement dominée par une certaine idée masculine de l’humanité, dont l’arrogance technique se manifeste sur fond de centrales nucléaires inquiétantes, ou plus explicitement dans une architecture incarnée par de nombreux bâtis phalliques ponctuant l’horizon de mégalopoles (qui n’ont rien à envier aux motifs érectiles de nos premiers menhirs), la peinture de Laina Hadengue laisse, pourtant, entrevoir les promesses d’une autre humanité.

 

 

Une humanité plus ouverte à une féminité, qui ne se réduit pas à la seule beauté des corps digne d’une odalisque d’Ingres, mais également à un sens de l’humour et un souci du détail, à l’image de cette mouche posée sur le sifflet d’un enfant comme un écho lointain à la jeune fille à la perle de Vermeer.

 

 

D’ailleurs, l’aube de l’humanité est omniprésente dans l’œuvre de Laina Hadengue avec ces différentes figures de l’enfance. C’est le visage du petit garçon songeur qui nous observe, et nous interroge sur l’avenir du monde que nous lui laissons, au milieu d’un espace, déjà, encombré de déchets et au-dessus duquel un missile prend son envol. Dans Le balai de la femme en rose, c’est la petite fille programmée pour devenir une future ménagère, dont la vie bascule à la lecture d’un livre d’Anaïs Nin qui lui rendra, sûrement, sa liberté. Encore une promesse de bonheur, semble nous dire cette peinture généreuse, face à une culture qui étouffe, encore trop souvent, les germes de la création ; pas seulement chez les jeunes filles en fleurs ! 

 

 

Et, ces tableaux rêvent sûrement d’autres choses, encore. Mais, c’est là toute le secret de laina Hadengue… 

 

Philippe Godin  La diagonale de l’Art  Art Press/Libération

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